Marc-Antoine K. Phaneuf. My own personal kabbalah

MAKP1-©Christian-Leduc

©Christian-Leduc

« Kabbale » est dérivé de l’hébreu Kabbalah qui signifie « réception d’une transmission ». À l’occasion de ma rencontre avec l’artiste et poète Marc-Antoine K. Phaneuf, je souhaite extraire anarchiquement et de façon laïque une certaine logique théologique et poétique de la kabbale juive pour parler de son dernier opus, Cavalcade en cyclorama, satisfaire mon goût pour les spéculations douteuses sur l’acte littéraire et développer ma propre kabbale poétique. Que théologiens, juifs et kabbalistes véritables pardonnent mon ignorance et qu’ils soient assurés que je ne trouble de ma fantaisie que ce pour quoi j’ai un respect sincère.

Mon ami, lui disait Diotallevi, tu ne comprendras jamais

rien. Il est vrai que la Torah, je parle de la visible, n’est

qu’une des permutations possibles des lettres de la Torah

éternelle, telle que Dieu la conçut et la confia aux Anges.

Et en permutant les lettres du Livre au cours des siècles,

on pourrait arriver à retrouver la Torah originelle. Mais ce

qui compte, ce n’est pas le résultat. C’est le processus, la

fidélité avec laquelle tu feras tourner à l’infini le moulin de

la prière et de l’écriture, découvrant la vérité petit à petit

Umberto Eco, Le Pendule de Foucault

Il n’est pas sûr que cela tombe sous le sens. Pas du tout. De combien de façons différentes faudrait-il que je le formule pour être sûr de dire quelque chose ? Deux ? Dix millions ? Dix millions puissance vingt-sept ? Et pour dire quoi ? Je donne les mots, démerder vous avec l’être et les idées. Un coup de dé jamais… Selon ma théologie primitive, c’est ce qu’a fait Dieu, qui était le Verbe. Il a donné ses mots et démerdez-vous avec. Alors certains ont fait des textes sacrés avec des bouts du Verbe : l’Écriture. D’autres de la poésie. Les textes sacrés étaient un peu de la poésie, et on regardait la poésie comme un peu sacrée. Écrire était un peu créer. Mais on se sentait toujours inférieur à Dieu. Les textes laissaient insatisfaits. Comme s’ils n’étaient pas tout à fait à la grandeur de ceux qui les écrivaient et de leurs existences. Il y eut un doute. Le Verbe était-il à la grandeur de Dieu ? Il y avait-il du jeu entre l’être de Dieu et sa création ? Certains dirent que non. Dieu ne peut pas créer de façon imparfaite, sinon il ne serait pas Dieu – opinion discutable. Si nous doutons du Verbe, continuèrent-ils, c’est que nous ne savons pas lire, car nous, sommes imparfaits. Mais pas le verbe de Dieu, qui contient tout en lui et épuise le monde. Si nous ne parvenons pas au bout de son sens c’est qu’il nous déborde et nous épuise avant que nous l’achevions ; le verbe de Dieu est au-delà de nos mots. Mais patience au fil des générations et nous trouverons peut-être l’illumination dans le Verbe. Certains contemplèrent les choses, d’autres continuèrent d’écrire de la poésie, d’autres buvaient, d’autres encore inversaient les mots et les lettres des textes sacrés pour trouver d’autres mots et d’autres textes, ils espéraient ainsi se rapprocher de la perfection divine, le mystère de tout, Verbe à la grandeur de l’univers, c’était la kabbale. Enfin ma kabbale, selon ma théologie primitive. Et puis je ne crois même pas en Dieu – ce qui n’empêche pas d’écrire.

Quelle est la taille d’un texte ? Non pas … caractères, non pas … mots, non pas … ko. Que couvre-t-il ? Qu’épuise-t-il ? La question se pose bien sans Dieu. Moshé Cordovéro (1522-1570) disait que chacune des 600 000 âmes présentes lors de la téophanie du Mont Sinaï possède en propre une lettre de la Torah. En l’absence de Dieu on peut voir plus grand. Peut-être un homme correspond-il à un texte, un très grand texte qui lui est propre, à une somme de mots, une somme de lettres qu’il peut permuter, autant de fois que ce nombre de lettres lui permet de combinaisons. La plupart des combinaisons n’auront aucun sens – comme un singe qui tape à la machine à écrire – mais d’autres révéleront certaines choses insoupçonnées – avec de la chance. Pratiquer son texte, c’est pratiquer sa propre Kabbale. Marc-Antoine K. Phaneuf ne le sait peut-être pas mais il est un grand Kabbaliste. Selon ma propre kabbale. Sa méthode est très simple : pratiquer son texte, se modifier selon les axes horizontal et vertical (paradigmatique et syntagmatique diront les linguistes). Son premier recueil Fashionably Tales1 peut laisser croire à un texte plus conventionnel, plus figé, moins ludique. Mais non, on se rend vite compte que ses sept parties fonctionnent comme sept entrées thématiques scandant verticalement une longue ligne de petits poèmes chacun lié au suivant par le signe &. Téléthon de la grande surface2, radicalise la méthode ; au diable la syntaxe, les poèmes deviennent des énumérations, à la manière dont les équations mathématiques peuvent être converties en matrices. La syntaxe abolie, la kabbale n’en est que plus puissante et on comprend que l’ordre du livre n’est qu’un ordre parmi d’autres, une façon pour MAKP de disposer le Verbe qu’il porte. Une combinaison particulière aux propriétés magiques. Enfin sur la papier… Et le doute toujours, quant à la grandeur du texte. De même que l’on demande à l’alchimiste : et le Grand Œuvre ? On demande au kabbaliste de ma kabbale : et la Grande Œuvre ? Mais elle est là. Le doute de l’insignifiance est essentiel à cette pratique ; il est toujours plus ou moins question de merde et d’or, transformer l’un en l’autre et vice versa. Et la merde ça fait toujours rire. Alors la poésie de ma kabbale est drôle, ce qui permet d’être humble est ambitieux à la fois : à tenter de mesurer ses limites à l’aune de son Verbe on risque de patauger les deux pieds dans la merde. Ma kabbale est drôle et audacieuse, et elle concerne la Poésie. MAKP est un grand Kabbaliste, peut-être ne le sait-il pas.

Je voudrais ici m’attarder sur son dernier opus, Cavalcade en cyclorama3. MAKP l’a écrit devant public, en huit jours, au centre d’artiste L’Écart, à Rouyn-Noranda. Avec Cavalcade MAKP a poussé sa fureur kabbalistique selon une unique ligne horizontale, en une série de syntagmes qui s’enchaînent suivant une logique métonymique. Comme Trois petits chats, mais seulement les liens entre les morceaux ne sont pas sonores mais suivent la logique de son esprit. On comprend la performance, MAKP se vide en public, s’épuise plutôt, le premier mot – qui est « Début » – amenant les autres, live, sans retour en arrière possible, pour voir, entendre, l’un des textes qu’il porte en lui. MAKP me parlait à ce propos de la performance de Marina Abramović, Freeing the memory, dans laquelle l’artiste récite au hasard les mots qui lui viennent, comme pour s’en défaire. Donner son Verbe, en une semaine de temps, en un souffle, d’abord le chaos, puis quelque chose, cela ne vous rappelle personne ? La performance de MAKP le met en position de démiurge… Kabbale est dérivé de l’hébreu Kabbalah signifie « réception d’une transmission » en hébreu, ou plus simplement « transmission ». La transmission d’une tradition exégétique du Verbe originel, donc, à l’interprétation près, la transmission du Verbe même, la transmission de l’origine. Tout est là, le dire, c’est le répéter. Ainsi a-t-on pu longtemps concevoir le problème de la création littéraire. Or nous avons mis Dieu de côté, et la Kabbale de MAKP manipule le Verbe d’un homme, le sien propre. De là, le fond de la question – question toute simple mais essentielle et à laquelle arrive MAKP avec élégance et sans l’air d’y toucher – le poète sans Dieu est-il pour autant un poète démiurge ? Crée-t-il son Verbe, ou celui-ci n’est-il que la reformulation de quelque chose qui le dépasse ? La Kabbale que pratique MAKP, manipulant et manipulant encore les mots et les syntagmes, cherche-t-elle la vérité de MAKP ou tend elle à atteindre quelque chose qui la dépasse et dans laquelle MAKP disparaît ? La poésie de MAKP – et soyons fous disons toute poésie – est-elle transmission ou émanation ?

Ces déblatérations philosophiques quelque peu pompeuses s’articulent étonnement bien avec l’univers de MAKP, qui pourtant déblatère aussi peu qu’il n’est pompeux, c’est à dire aucunement. Je m’explique. Le vocabulaire que manipule, tourne et retourne MAKP est celui de la pop culture, de la culture post trente glorieuse, de la web culture, d’une culture qui selon moi possède sa beauté et sa décadence, d’une culture numérique luxuriante dont google déploie à l’infini le potentiel de chaque mot, d’une culture nostalgique de la pulpe de papier pourtant. D’une culture qui n’en devient qu’une immense inside joke, qui ne se pratique vraiment qu’au second degré, d’une culture ultra-démocratique, démocratisation du savoir, démocratisation des loisirs, d’une culture que l’on qualifie de post-moderne, dont les frontières sont perméables, où Platon côtoie maître Yoda, Nosferatu Bob Dylan, d’une culture nostalgique et pourtant surfant sur les avancées technologiques, enfin bref, d’une culture que partagent nombre de ceux qui sont nés dans les années 80. Or, la poésie de MAKP me semble abriter, et exprimer avec élégance et justesse, une grande inquiétude inhérente à cette société de loisir et de savoir dont les frontières sont mouvantes et les constructions intellectuelles aussi folles et retorses que celles des kabbalistes médiévaux : Absolu où es-tu ? Telle est la question. Il y a-t-il une vérité ultime que nous trouverions à brasser encore et encore le langage fragmenté de notre culture ? Nous noierons-nous dans cette exercice de transmission ? Ou bien trouverons-nous quelque chose d’immanent à notre condition d’individu, une émanation personnelle qui nous distingue et pose notre vérité ? Ce sont là les questions qui m’apparaissent. Certainement que s’il y a une réponse, elle se trouve à mi-chemin, selon la vertueuse mediocritas antique, entre l’homme et sa culture. Mais qu’est-ce que ça peut bien nous faire à nous lecteur, une réponse ? Et surtout une médiocre ?

Ce qui compte ce n’est pas le résultat…

1Fashionably Tales. Une épopée des plus brillants exploits, 2007, Le Quartanier, QR27.

2Téléthon de la grande surface (inventaire catégorique), 2008, Le Quartanier, QR31.

3Cavalcade en cyclorama, 2013, Le Quartanier, QR56.

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